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Poses, mon beau village. De Paul Sinibaldi à Eugène Tirvert

Poses, mon beau village,

de Paul Sinibaldi à Eugène Tirvert

Paul Sinibaldi
Paul Sinibaldi 

En juin 2005, la toute jeune association des Amis de l’Ecole de Rouen initiée en septembre 2004 par Jean-Claude Delahaye, démarrait ses activités avec un hommage au peintre de Poses (Eure) : Marcel Niquet (1889-1968).

Ce peintre, quelque peu oublié, a passé toute sa vie dans le pittoresque village de mille habitants, longue rue située sur la rive gauche de la Seine et célèbre pour ses écluses dominées par la légendaire côte des Deux-Amants qui culmine à 130 mètres d’altitude. Les écluses et le barrage se trouvent à cent-soixante kilomètres de l’embouchure de la Seine, elles ont été construites de 1878 à 1881 et furent inaugurées le 3 juillet  1887.

Cette rétrospective fut l’occasion de rencontrer M. Hubert Labrouche, décédé le 9 juin 2018, maire de Poses de 1977 à 1995, qui fit preuve d’une exceptionnelle réactivité et gentillesse. Il conduisit l’auteur de ces lignes chez les Posiens, propriétaires d’œuvres de l’artiste, autant de très agréables découvertes et rencontres. Ensuite, l’exposition comportant une centaine de toiles et dessins, en la salle municipale, avec l’appui de Madame le maire, Ghislaine Raud fut un succès.

Une première publication de l’Association vit aussi le jour avec 36 reproductions couleurs, et 21 noir et blanc.


Paul Sinibaldi

Un nom pour la rédaction de cette plaquette devint l’objet d’une attention soutenue : Jean Paul Sinibaldi (1857-1909).

Les lignes de René Dumontier dans «  Poses mon beau village » (1936) dans le chapitre « Le peintre de Poses : Marcel Niquet » étaient sans équivoque : « Un matin où le garçonnet tentait, le long de la berge de la Seine, de reproduire au mieux, sur une toile, un coin du paysage environnant, le peintre Sinibaldi, premier second prix de Rome, en villégiature à Poses, vint à passer. Il aperçut le jeune débutant, lui parla et, frappé par ses dons naturels, de même que par sa tenace volonté, il s’offrit bienveillamment à l’aider de ses leçons.

Sous une telle direction, Marcel Niquet accomplit de très marquants progrès.

Par malheur, une courte maladie emporta bientôt le maître Sinibaldi. Peu de temps après, Marcel Niquet entra en relations avec les excellents peintres normands Eugène Tirvert et Léon Suzanne, venus tous deux faire des études à Poses, dont « les sites tentaient leurs pinceaux ».


Qui est donc Paul Sinibaldi ? A-t-il peint à Poses ? Y a-t-il séjourné ? Autant de questions fort intéressantes à résoudre.

Pratiquement oublié de nos jours, c’est un peintre de portrait, sujet militaire, de genre et paysages. Il est né à Paris le 19 mai 1857 dans le onzième arrondissement. Il fait de très sérieuses études au Lycée Charlemagne, puis entre à l’Ecole des Beaux-arts, où il devient l’élève d’ Alexandre Cabanel et Alfred Stevens. Dès 1878 il reçoit une médaille comme élève de Cabanel.

Il participe pour la première fois au Salon en 1881, parmi 2448 numéros pour la peinture, avec le n° 2182 : Le Défilé (Musée de Gray) et le n° 2183 : Portrait de Mme G... Il sera un fidèle exposant de ce Salon, mais aussi du Salon de la Nationale des Beaux-arts dès sa fondation en 1890, de la Galerie Georges Petit, de nombreux Salons de province : Lyon de 1882 à 1893, Rouen, Le Havre, Bordeaux, Mulhouse.

Le 1er juin 1885, comme deux millions de Français il assiste aux funérailles de Victor Hugo et réalise un tableau pour pérenniser cette cérémonie grandiose. Il est peintre témoin de son temps. Notre artiste obtient une mention honorable au Salon de 1886 avec le n°3207 : « Portrait de Mme C. F… »  et le n° 3208 : « Un Mariage ». La même année il est second Grand Prix de Rome avec thème imposé : «  Claude nommé empereur ».  Au Salon de 1887, il envoie un tableau historique « Bataille de Jemmapes » qui est destiné au 104ème ligne. Avec « Fille de rajah », Sinibaldi obtient une Bourse de voyage en 1888, qui lui permet d’aller de Venise jusqu’à Capri.

Il participe à l’Exposition de Chicago de 1893 (1er mai au 30 octobre) et est classé Hors Concours. 

Pour être prêt pour le Salon du 1er mai 1893, notre artiste travaille avec ferveur dans son atelier du 49 boulevard du Montparnasse à Paris pour sa grande composition «  Aurore  » toile de 1,81 x 2,71 m. (Musée de Budapest). Cette importante « machine » est faite pour attirer l’attention des critiques, des amateurs, des acheteurs, également de l‘Etat, les municipalités. Virmaitre écrit dans Paris Médaillé « Un artiste préfère dans le Figaro, à qui on accorde une valeur à cause de sa publicité, deux lignes malveillantes, que vingt-cinq lignes dans Le Petit Journal.

Paul Sinibaldi (1857-1909): Aurore, 1893. Huile sur toile, signée en bas à gauche, 1,81 x 2,71 m Musée des Beaux-arts de Budapest Hongrie
Paul Sinibaldi (1857-1909): Aurore, 1893.
Huile sur toile, signée en bas à gauche, 1,81x2,71 m
Musée des Beaux-arts de Budapest Hongrie
Paul Sinibaldi : Livret du Salon de 1893 : L’Aurore.
Paul Sinibaldi : Livret du Salon de 1893 : L’Aurore.

Des mois ont été nécessaires pour la réalisation, qui posent plusieurs interrogations : localisation, sujet avec la présence de six jeunes filles au sommet d’un colline qui domine une vallée fluviale. Et sur la partie droite la présence de dragons à cheval, présence inattendue et qui n’est pas sans poser problèmes.

Le dessin du tableau est reproduit dans le catalogue du Salon  (page 128). 

André Michel (1853-1927) historien de l’art, critique d’art, conservateur du département des sculptures au musée du Louvre, note dans le Journal des débats le 29 avril : Salle 14 : « Sinibaldi – Aurore, très joli ; dans les brumes roses on voit des cuirassiers au terrain de manœuvres et la Seine se perdre à l’horizon, tandis qu’au premier plan, près d’un pêcher en fleurs, des jeunes filles en vert tendre font de belles révérences à la lumière matinale et des sourires engageant à l’avenir... »

De cet important tableau représentant la vallée de la Seine vers le barrage de Poses vue depuis le point de vue dominant d’ Amfreville-sous-les Monts, la peinture suggère plusieurs réflexions. Paul Sinibaldi loue d’ailleurs une maison sur le bord du fleuve au lieu-dit le trou de Poses. 

Le tableau va être acheté par la Hongrie à l’artiste pour la somme de 5.000 francs sur un prix demandé de 6.000 francs, et rejoindre le musée des Beaux-arts de Budapest.

 

Madame  Anne-Sophie Kowacs conservatrice au Musée de Budapest a écrit une remarquable étude au sujet d’Aurore : « Allégorie insondable ou métaphore politique. »   

Elle termine son essai ainsi : « Avec le retrait d’Aurore des cimaises du musée des Beaux-arts (de Budapest), la toile a disparu de l’imaginaire collectif, les questionnements sur sa signification se sont tus. La préparation du catalogue des peintures françaises du XIXème conservées dans nos collections nous donne aujourd’hui l’occasion de revenir sur ces interrogations : l’examen des contradictions des discours des critiques français et hongrois autour de l’œuvre de Sinibaldi révèle les complexités d’une composition à mi-chemin entre tendances académiques et symbolistes, et permet de mettre en lumière les contradictions d’une œuvre mêlant aux séductions de la peinture décorative des ambitions poétiques (et politiques?) symptomatiques de son époque. »

 

Le 18 janvier 1896, le couple Sinibaldi fait l’acquisition d’une maison à Poses sur le bord de Seine, au lieu-dit le trou de Poses. De nombreux tableaux vont être exécutés durant les dix dernières années de notre peintre en ce pittoresque et verdoyant site.


Paul Sinibaldi (1857-1909): Poses, la cour de la maison huile sur toile, signée en bas à droite, 0,50 x 0,61 m.. Collection particulière.
Paul Sinibaldi (1857-1909): Poses, la cour de la maison
huile sur toile, signée en bas à droite, 0,50x0,61 m.. Collection particulière.

Les écluses de Poses
Les écluses de Poses

Deux jours plus tard, Paul Sinibaldi se marie le 20 janvier 1896 à la mairie de Bourg-en-Bresse avec Marie Ferret, née à Montchanin-les-Mines (Saône-et-Loire) le 17 août 1872. Les témoins sont particulièrement significatifs : Etienne Goujon, médecin, maire du XIIème arrondissement de Paris de 1879 à 1900, Sénateur de l’Ain de 1885 à 1907, Edouard Delpeuch (1860-1930), Maurice Roma, secrétaire de la Préfecture de l’Ain, et M. Commerçon, notaire.

Anne-Marie Sinibaldi 1900
Anne-Marie Sinibaldi 1900

Une fille Anne-Marie Sinibaldi naît à Paris le 10 janvier 1897

Marie Ferret est la seconde fille d’Antoine Ferret, dit Tony Ferret (1851-1923), architecte. La première, Pauline Louise, 26 ans, s’est mariée le même jour. Cette année 1896 est importante pour Tony Ferret puisqu’il va devenir par décret ministériel, Architecte Diocésain, et qu’il a dans le passé, dès 1881, participé à la restructuration de la magnifique église de Brou, qui va se poursuivre jusqu’en 1903.

Château Goujon à Neuville-sur-Ain
Château Goujon à Neuville-sur-Ain

Il est aussi l’architecte d’importants hôtels particuliers, ou de châteaux comme celui du sénateur Etienne Goujon à Neuville-sur-Ain. Pour la décoration de son château, il fait appel à Paul Sinibaldi avec une grande et remarquable toile : Salammbô, Salon de 1885 (1,91 x 3,43) et les Quatre saisons, panneaux pour l’escalier.

Pour le 1er mai 1896, au Salon, notre artiste adresse  le n°1840 : « Portrait de Mme la marquise de G. de V… » et l’année suivante il expose le n° 1569 :  « Le Commerce français reçoit les échantillons des matières premières  qui lui sont présentées par la Paix et l’Abondance. » (Panneau de gauche d’un ensemble décoratif pour le ministère du Commerce.) 

Nous bénéficions du témoignage de la visite d’Albert Lebourg en septembre 1897 au château de Neuville-sur-Ain dans une lettre inédite il écrit à Alice Lambin, née Guilloux, sa future et seconde épouse :

« Ma chère Alice,

Je suis ici depuis quelques jours : je suis arrivé par un temps très mauvais.

Je connais des personnes qui ont un grand château : j’étais invité à descendre au château, mais j’ai préféré aller à l’hôtel pour être plus libre de travailler.

Je vais au château quand cela me plaît. Il y a beaucoup de monde, toujours vingt à vingt-cinq personnes d’invitées. Je ne sais pas combien de temps je resterai à Neuville qui n’est qu’un petit village ; j’avais l’intention d’aller à Chambéry ou à Genève avant de rentrer à Paris.

J’ai commencé quelques tableaux et je ne sais pas combien ça me prendra…. »

Madame Sinibaldi à Poses
Madame Sinibaldi à Poses

Paul Sinibaldi (1857-1909) : Mme Sinibaldi et sa fille, les écluses de Poses (Eure) Huile sur toile, signée en bas à droite, 0,65x0,50. Collection particulière
Paul Sinibaldi (1857-1909) : Mme Sinibaldi et sa fille, les écluses de Poses (Eure)
Huile sur toile, signée en bas à droite, 0,50x0,65.
Collection particulière

Lors de l’Exposition Universelle de Paris en 1900 Sinibaldi obtient une médaille d’argent. 

Le 23 décembre de la même année, il est fait Chevalier de la légion d’Honneur, son parrain est précisément  le sénateur Etienne Goujon.

Pour la 49ème exposition de la Société des amis des arts de Bordeaux de 1901, notre artiste expose deux œuvres : n° 515 : « Le Père Jules » et n° 516 : «  Au bord de la Seine ». Notons qu’il est toujours à Paris domicilié  Avenue de Tourville.

Paul Sinibaldi (1857-1909)- Poses, sur le bord de Seine huile sur panneau, non signée, 0,35 x 0,27 m Collection particulière
Paul Sinibaldi (1857-1909)- Poses, sur le bord de Seine
huile sur panneau, non signée, 0,35x0,27 m
Collection particulière

En 1903, du 14 mai au 15 juillet, se déroule au musée de peinture de Rouen sous l’égide de la Société des Amis des Arts une très importante exposition, et notre artiste expose : n°498 :  « Regardant sortir les bateaux (Ecluses de Poses) » et n° 499 : « La Côte des deux amants (Effet du matin) ».

Le fidèle et très attentif critique Georges Dubosc écrit dans le Journal de Rouen : « Dans une impression matinale de la côte des Deux-Amants, par Sinibaldi, où sur les coteaux encore enveloppés par la brume grise de la Seine, éclate la verdure jeune d’un petit arbre éclairé par le premier rayon du soleil montant. »

Durant l’année 1904 il met en chantier une vaste composition « Les Noces Gauloises » destinée à la salle des mariages de la mairie de Lille. Ces panneaux seront terminées par Henry Delvaille (1876-1928).

Dès 1906, le peintres Eugène Tirvert fréquente Poses et l’année suivante Léon Suzanne s’installe à Pitres, important village situé sur la rive droite de la Seine en aval des écluses de Poses. Il est fort probable que ces artistes peintres se soient rencontrés.

En janvier 1907, Léon Suzanne profite de la très hospitalière vitrine de la Galerie Legrip, 59 rue de la République à Rouen pour exposer ce qui fait écrire au critique de la Dépêche de Rouen et de Normandie : «  ..Une série de neuf études procédant toutes d’une vision particulièrement délicate. M. Suzanne est un impressionniste dans le bon sens du mot. Sa couleur maintenant est très franche et très harmonieuse... »   

Le 7 décembre disparaît un fidèle ami des peintres, le sénateur Etienne Goujon

 

Un peu plus d’un an après, le 17 janvier 1909, à l‘asile Saint-Jean de Bourg, décède Paul Sinibaldi, il est inhumé au cimetière d’Ivry le 22 janvier. L’atelier de l’artiste passe en vente à l’Hôtel Drouot le 17 mai.

Un an après le décès de son mari, la veuve de Paul Sinibaldi se remarie à la mairie de Rouen le 3 janvier 1910 avec Eugène Tirvert, artiste peintre bien connu des amis de l’Ecole de Rouen. Ils vont s’installer dans le délicieux village de Blainville-Crevon. De cette union naît un fils Jean-Jacques le 13 mai 1912.

A l’instar de Marcel Niquet, qui ne va pas quitter Poses, Eugène Tirvert va rester attaché à son village remarquable par les ruines de son château XIII et XIVèmes siècles, ses attaches avec Flaubert et l’illustre famille Duchamp.


Ces recherches furent menées pour mettre en place en 2024 la première biographie sur Eugène Tirvert (1881-1948) sous l’égide de l’Association des Amis de l’Ecole de Rouen. Une exposition est aussi prévue à Blainville-Crevon. Ce sera la première rétrospective pour cet artiste qui a été très actif jusqu’à la première guerre mondiale. En effet, Eugène Tirvert a participé à la mise en place, aux côtés de Pierre Dumont, fondateur, et de Robert-Antoine Pinchon, du groupe des XXX et de la Société Normande de Peinture Moderne. De très importantes exposition se tiendront à Rouen, Le Havre et Paris de 1907 à 1914.

Eugène Tirvert et son épouse, 1917
Eugène Tirvert et son épouse, 1917

Toutes personnes susceptibles d’apporter des documents, correspondances, et tableaux seront donc les bienvenues pour la rédaction en cours de l’ouvrage sur Eugène Tirvert. D’avance merci.

 

François Lespinasse 

octobre 2023.


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