A PROPOS d’un DESSIN
DE ROBERT ANTOINE
PINCHON…
Il est toujours plaisant devant une œuvre d’un artiste, de mettre un juste titre, une date aussi précise que possible et de tenter d’élucider dans quel contexte cette œuvre a pu être réalisée.
C’est le cas précis de cette petite feuille de Robert Antoine Pinchon (1) (1886-1943) de
15,5 par 19 centimètres représentant la côte Sainte-Catherine, qui domine Rouen
à l’Est de ses 130 mètres d’altitude avec une immense croix, dessin rapide et
sombre notation, signée en bas à droite.
1) Robert Antoine Pinchon (1886-1943) : artiste
peintre rouennais. Voir F.Lespinasse, L’Ecole de Rouen,1980 et 1995.
F.Lespinasse : Robert Antoine Pinchon, Rouen, 1990, éd. F.L, et, A.
Letailleur : Robert Antoine Pinchon, Paris, éd. Connivences,1990. F.Lespinasse,
Rouen, 1997, Association des Amis de l’Ecole de Rouen.
La première guerre mondiale a été un des conflits les plus meurtriers ; le 2 août 1914, a lieu la mobilisation générale ; le lendemain, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Le conflit prend fin avec l’armistice le 11 novembre 1918 à Rethondes, à 6 Heures du matin, les généraux allemands signent l’armistice. Le bilan est extrêmement lourd. 1.347 000 soldats tués, 800.000 réformés pour blessures graves.
Des milliers de monuments aux morts (2)
vont être érigés sur le sol français et Rouen va avoir son lot. Dans sa séance
du Conseil Municipal de Rouen, le 13 décembre 1918, sous la présidence de
M.J.B. Morel (3), premier adjoint, faisant fonction de maire, le
conseil charge l’administration de mettre à l’étude le projet tendant à
élever dans le cimetière Saint-Sever (4) un monument à la mémoire
d’officiers et sous-officiers et alliés morts pour la Patrie; l’affaire est
lancée, nous sommes en décembre 1918.
2) Monuments aux morts: Le chiffre de
36.000 monuments en France est avancé.
3) Jean Baptiste Morel (1851-1942): Etudes
classiques à Caen, puis faculté de Droit. Docteur en droit, inscrit au barreau
de Dieppe en 1877, puis Rouen en 1891. Premier adjoint au maire de Rouen dès
1902, et pendant la guerre du 2 août 1914 au 3 février 1919, le titulaire ayant
été mobilisé.
4) Cimetière Saint-Sever : Après
plusieurs emplacements se fixe en 1906/1907 à sa localisation actuelle. Situé
sur les communes de Petit-Quevilly et de Grand-Quevilly au sud-ouest de Rouen.
S’y trouvent un monument dû à Georges Lisch (1869-1960) et les tombes de 11.436
soldats dans le cimetière britannique de la Première Guerre Mondiale.
Le 6 mai 1919, M. Lucien Valin (5),
Maire de Rouen, confirme le projet, nomme un comité d’exécution et déclare les
membres installés dans leurs fonctions. Après des échanges d’observations, le
comité décide qu’un programme sera rédigé par une sous-commission en vue de
fixer les conditions d’un concours pour l’érection du monument. Tous les
artistes français sont admis à concourir.
5) Lucien Valin (1867-1923): Avoué à la Cour
d’Appel de Rouen, Conseiller général de la Seine-Inférieure, maire de Rouen en
1914 et de 1919 à 1922. Chevalier de la légion d’Honneur. Repose au Cimetière
Monumental.
Nouvelle séance du conseil municipal de Rouen le 25 juillet 1919, où le conseil adopte le règlement et vote un crédit de 25.000 francs pour l’attribution de primes aux concurrents. Les choses avancent donc notablement.
Le 16 septembre 1919, dans le Journal de
Rouen, paraît l’article suivant : « Un monument Rouennais de la
Grande Guerre ». Il est signé « Un Vieux Rouennais », et
il s’agit tout simplement de François DEPEAUX (1853-1920) (6)
négociant-armateur-collectionneur, toujours prêt à défendre la Ville aux Cent
Clochers, et les causes qui lui paraissent dignes d’enrichir son riche passé
patrimonial, commercial, artistique.
6) François Depeaux (1853-1920 ) : Armateur-négociant-importateur
de charbon, propriétaire de mine au Pays de Galles et collectionneur de
tableaux. Voir F.Lespinasse, opus cités, 1980, 1995 et sous la direction de
Laurent Salomé « Rouen, une ville pour l’Impressionnisme »,
F.Lespinasse « Depeaux » pages 124 à 165, Skira, 2010,
F.Lespinasse « Portrait d’un collectionneur d’impressionnistes»,
Association des Amis de l’Ecole de Rouen, 2016,et catalogue exposition
Musée des Beaux-arts de Rouen : François Depeaux, collectionneur des
Impressionnistes, ,In Fine, Paris, 2020.
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François DEPEAUX |
« A Monsieur le Directeur du Journal de Rouen,
Monsieur le Directeur,
Votre journal nous a appris que l’administration municipale
Rouennaise aurait décidé d’élever dans le cimetière Saint-Sever un monument
commémoratif aux officiers, sous-officiers et soldats français et alliés de la
Grande Guerre, morts pour la Patrie.
Est-ce donc là, « loin du cœur » de la Cité et hors de la
vue journalière de la population Rouennaise, qu’un pareil monument devrait être
érigé ?
Qu’on y élève une
stèle à la mémoire des officiers et soldats qui y sont enterrés, rien de mieux,
mais « le monument » qui doit perpétuer à Rouen, capitale de la
Normandie l’héroïsme de nos enfants et le concours dévoué de nos Alliés,
devrait, semble-t-il, pour répondre au but proposé, être édifié soit au centre
de la ville, soit en un point aussi rapproché que possible de sa périphérie,
d’où il puisse être vu continuellement, comme tel doit l’être, un objet de
piété patriotique et de reconnaissance nationale.
Au cœur de la ville, nul endroit ne serait mieux choisi que la
place Verdrel (7), au centre de ce terreplein désolé, sans ornement et sans
verdure qui, depuis longtemps, paraît attendre un monument.
7) Place Verdrel : Située
au cœur de Rouen, rue Jeanne d’Arc entre la rue gare verte et le cours de la
Seine, devant la façade ouest du musée des Beaux-arts, le musée de la
céramique.
Mais, un projet moins municipal, par conséquent plus large –
puisqu’il s’adresserait à la province tout entière, notre belle Normandie –
consisterait à élever un grand monument, grand comme fut l’héroïsme de nos
« Gars Normands », de façon à être visible de loin, de très loin, en le
plaçant au sommet de la côte Sainte-Catherine dans l’ancien camp romain, peu
éloigné du monument à Jeanne d’Arc – cette autre héroïne – de l’église de
Bonsecours où de malheureux parents ou de veuves désolées sont venus chercher
quelque réconfort et de cet hôpital où tant de nos valeureux Alliés ont
souffert et sont morts.
Placé là, « Le monument » serait vu de dix
lieues à la ronde : les voyageurs venant de l’Est l’apercevraient dès la
sortie du tunnel de Tourville ; les navigateurs montant à Rouen le
verraient de la courbe de la Bouille, et des plateaux du Neubourg, du
Roumois, de Canteleu, de Mont-Saint-Aignan, de Bihorel, etc., on le
verrait également.
« Le Monument » serait un lieu de pèlerinage où chaque
année à l’époque des fleurs, afin de l’en pouvoir couvrir, viendraient
s’agenouiller, prier et glorifier nos morts ceux, combien nombreux, qui ont
perdu des êtres chers dans le cataclysme de 1914-1918, tous ceux, plus nombreux
encore qui n’auront pas oublié et les générations futures chez lesquelles le
monument entretiendrait le culte de la Patrie.
Un pareil projet devrait réunir les concours financiers des
gouvernements français, britannique, belge et américain, puisque les Alliés y
seraient glorifiés tout comme nos enfants ; il devrait avoir aussi celui
des grandes villes et de toutes les communes Normandes, des gens patriotes et
généreux de Normandie et, en première ligne, celui des innombrables parents et
amis de ceux dont le souvenir est resté et restera à jamais ancré parmi nous et
pour qui ce sera une consolation de les voir ainsi glorifiés.
Pour la réputation de notre chère et vieille cité, évitons de
faire quelque chose de mesquin et d’inapproprié à son but, comme tel serait le
cas, d’un monument, enfermé dans les murs d’un cimetière.
Nos communes rurales ne nous ont-elles pas donné l’exemple en
plaçant la plupart des monuments qu’elles élèvent à leurs enfants morts pour la
patrie dans le centre de leurs agglomérations ou sur les bords des grandes
routes qui les traversent afin que tout le monde puisse les voir.
Pourquoi la municipalité rouennaise ne ferait-elle pas comme
elles ?
Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, mes sincères
civilités,
Un Vieux Rouennais.
A la suite de la publication de la lettre, la
direction du Journal de Rouen publia le même jour un commentaire d’une rare
subtilité et diplomatie : « l’idée
d’élever un monument commémoratif aux combattants français et Alliés morts pour
la Patrie est dans le cœur de tous. Il en faut un au cimetière Saint-Sever mais
il ne dispenserait d’un autre plus important et plus grandiose sur un autre
point de la ville.
Le « Vieux Rouennais » propose comme emplacement le
sommet de la côte Sainte-Catherine à laquelle on avait songé pour honorer
Jeanne d’Arc ; mais, on incline plutôt maintenant à consacrer la mémoire de
Jeanne d’Arc sur le lieu même de son supplice. Cet emplacement est donc libre.
Le projet du « Vieux Rouennais » serait de grande
envergure mais l’effort financier qu’il imposerait ne serait pas au-dessus de
ressources que réunirait une souscription ouverte en Normandie, en Angleterre
et en Belgique.
Tout dépendrait, cependant, de la valeur du projet et de la faveur qu’il rencontrerait dans le public. Mais, cela sera l’affaire des artistes et la France n’en manque pas ».
Cinq jours plus tard, un nouvel article dans le Journal de Rouen confirme le choix du cimetière Saint-Sever et de citer l’article 4 de ce projet « les projets du premier concours devront être déposés au Musée de Peinture, rue Thiers avant le 15 décembre 1919. A titre d’indication pour le concours, la dépense totale (construction et honoraires de l’architecte chargé de l’exécution) est limité à 300.000 francs ».
Une grande amitié existait entre le négociant-armateur-collectionneur et Robert Antoine Pinchon artiste-peintre depuis 1903/1904
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Robert-Antoine PINCHON |
En 1919, le jeune artiste figurait en bonne troisième place chez le collectionneur après Henri Ottmann, Joseph Delattre. Au début du siècle avant son difficile divorce en 1906, la collection comportait une soixantaine de Sisley, vingt-trois Monet, neuf Pissarro, six Renoir, cinq Toulouse-Lautrec... et François Depeaux dut entretenir le jeune artiste de son monumental projet. Ce rapide croquis en est la concrétisation.
Le 11 octobre 1920, François Depeaux rend son
dernier soupir dans sa propriété de Lescure, située sur la rive droite de la
Seine à dix kilomètres en amont de Rouen. Georges Dubosc (8) dans la rubrique nécrologique du Journal
de Rouen écrit : «...en dernier
lieu, après cette longue guerre qui l’avait cassé et vieilli et avait amené son
éloignement des affaires, il s’était encore occupé du monument aux morts. Alors
que les emplacements étaient un peu discutés par l’opinion publique, toujours
difficile à satisfaire, il avait proposé non un simple mémorial, mais un grand
monument architectural au sommet de la côte Catherine où soldats et marins
normands se seraient mêlés dans une glorieuse commémoration.»
8) Georges Dubosc (1854-1927)- Peintre, journaliste,
historien, critique d’art, rédacteur à la Chronique, puis au Journal de Rouen.
Auteur de plus de 6.200 articles et de très nombreux ouvrages.
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Georges DUBOSC |
Le critique connaissait parfaitement
l’armateur-négociant-collectionneur et cette évocation dans la rubrique montre
de façon évidente que ce monument tenait énormément au cœur de Depeaux. Il fut
néanmoins balayé d’un revers de main.
Pas moins de six emplacements furent proposés: Pont de Pierre, jardin Solferino, place de la nouvelle gare, place Carnot, place du Vieux Marché…
Dans le numéro 1419, vingt-neuvième année, le
13 novembre 1920, le journal havrais humoristique, artistique et
littéraire « La Cloche » (9) publie un article
« Rouenneries » avec le croquis de Robert Pinchon et d’écrire: « parmi les projets de monuments destinés à consacrer à
jamais la mémoire des glorieux morts de la plus terrible des guerres, signalons
la conception grandiose d’un de nos meilleurs artistes Rouennais, Robert
Pinchon: une croix gigantesque dominant la ville du sommet de la côte
Sainte-Catherine, comme une perpétuelle et inéluctable évocation du souvenir
sacré. L’artiste a bien voulu nous donner un croquis sommaire de son projet, et
nous sommes heureux de donner à nos lecteurs un aperçu de cette idée – trop
belle, hélas, pour être réalisée».
9) La Cloche : Journal havrais
satirique, artistique et littéraire, directeur Albert-René Morice. Fin de
publication en 1929. Une salle d’exposition pour artistes fut installée dans
les locaux 25 rue de la Comédie, ouverte début décembre 1919 pour les artistes havrais,
parisiens et rouennais.
Deux numéros plus tard, nouvel article: « rien est encore décidé, l’on attend sans doute la prochaine guerre. Mais à chaque réunion, des conseillers reviennent à la charge et déposent sur le bureau des propositions ».
Finalement, parmi les six emplacements, un référendum de l’Union Nationale des Combattants statue et, le 10 février …..1923 (!), le projet fut adopté avec pour emplacement, finalement,.. devant la façade ouest du Palais de Justice, au cœur de Rouen.
L’auteur du monument fut Réal del Sarte (1888-1954) qui réalisa deux autres monuments pour la ville : « Jeanne au bûcher » et « le monument des forains » place du Boulingrin.
L’inauguration eut lieu le samedi ...15 novembre 1925 ! Un feuillet « Inauguration du Monument de la Victoire », avec un poème « A nos morts glorieux », de René Roger sera lu par M. Jean Lelouar du Théâtre Français.
Après l’importante cérémonie, les combattants sont reçus à 16 heures à l’Hôtel de Ville de Rouen par le maire mutilé Louis Dubreuil, puis Te Deum à la Cathédrale, illumination du monument et enfin banquet à l’Hôtel de la Poste.
Entre le 13 décembre 1918 et le 15 novembre
1925, 7 ans se sont écoulés ; de nos jours, le monument a été
déplacé lors de la construction du métro urbain ; il se trouve désormais, sur
la rive gauche, place Carnot (ancienne place Saint-Sever).
François Lespinasse,
novembre 2021