Interview de Laurent SALOME

Interview de Laurent SALOME

Laurent SALOME

Avant sa mutation prestigieuse et légitime comme Directeur Scientifique de la RMN (Réunion des Musées Nationaux) et du Grand Palais, nous avons eu le privilège de rencontrer Laurent Salomé, ce 4 février. Débutant sa carrière de Conservateur à Grenoble en 1990, il est passé par Rennes, pour arriver en tant que Conservateur en Chef des Musées de Rouen, le 1er avril 2001. Départ prévu le 1er avril 2011, soit exactement 10 ans à la tête de l’un des plus remarquables musées de province qui accueille, dit-on, la plus grande collection impressionniste française hors Paris.

 

10 ans d’expositions temporaires dont certaines de retentissement international, comme Chefs-d'œuvre des musées de Florence (2006 avec 87.000 entrées), et le point d’orgue de l’été 2010, Une ville pour l’impressionnisme, Monet, Gauguin, Pissarro à Rouen (238.000 entrées). Cette richissime exposition confronta nos 3 protagonistes avec leurs précurseurs tels Turner ou Corot, ainsi qu’avec les peintres de l’Ecole de Rouen, dont une intelligente rétrospective en 2008 de Charles Frechon en avait démontré toute la pertinence.

 

Q  Arrivant de votre poste de Conservateur du Musée des Beaux-Arts de Rennes, qu’avez-vous découvert des Peintres de l’Ecole de Rouen ? 

 

Laurent Salomé : En fait, j’ai tout découvert de l’Ecole de Rouen ! Sauf Albert Lebourg qui est le seul personnage qui vient à l’esprit des Historiens d’Art quand on parle de l’Ecole de Rouen ! Et ces derniers voient en Albert Lebourg, un petit maître un peu obscur des bords de Seine. 

 

Q : Et pas Angrand ?

 

LS : Non. Charles Angrand est considéré comme un acteur essentiel de mouvement Néo-impressionniste, d’importance nationale, qui sera un jour réévalué comme l’égal de Seurat. Mais pas comme un peintre de l’Ecole de Rouen.

 

Q : Puis, votre découverte s’est poursuivie…

 

LS : Petit à petit, par la Salle Depeaux et les collections du Musée, qui sont un peu faibles, il faut l’avouer. Autant Depeaux a collectionné les meilleurs Monet, Renoir et Sisley (par l’intermédiaire du galeriste Durand-Ruel, NDR), autant son choix dans les œuvres des artistes régionaux est plus discutable, parce que notre collectionneur y révèle son goût profond pour les petits paysages paisibles, modestes et vrais, ces qualités qu'il admirait spécialement chez Delattre, mais qui font qu'il nous manque les œuvres spectaculaires et ‘audacieuses’. Puis j’ai compulsé le catalogue de l’exposition de 1996 L’Ecole de Rouen, de l’impressionnisme à Marcel Duchamp, ainsi que les ouvrages de François Lespinasse.

 

Q : Quel est le rôle joué, à l’époque, par cette Ecole dans le mouvement impressionniste ?

 

LS : L’Ecole de Rouen est autre chose qu’un simple écho local du mouvement artistique parisien. C’est un foyer, dans sa globalité, avec influence dans les 2 sens ! (Monet expose à Rouen en 1872 et Pissarro rencontre les artistes locaux lors de ses séjours rouennais de 1883, 1896 et 1898, particulièrement Joseph Delattre avec lequel il entretient une correspondance, NDR). Cette Ecole fait partie prenante de l’Impressionnisme ! L’expo de cet été l’a démontré ; preuve en est la toile de Angrand datée 1881.

 

Q : D’où vient qu’elle manque de reconnaissance aujourd’hui ?

 

LS : On ne la voit pas ! Il faut lui consacrer de nombreuses expos. Et puis, le pôle d’influence est malheureusement trop parisien, qui dénigre les Ecoles provinciales. Sans parler du manque de relations et d’échanges entre Musées Provinciaux, sur ces questions. Il faudrait enclencher le processus en exposant à Rouen l’Ecole Lyonnaise du XIXème par exemple…

 

Après la création de notre association AER fin 2004, et suite aux expositions de 2008, 2010, celle en cours à Rueil-Malmaison, comment faire pour qu’elle ne retombe pas l’oubli ?

Pierre HODE - Le port de Rouen
Pierre HODE - Le port de Rouen

LS : Faire encore d’autres expos. Mais avec 2 critères : des monographies comme Pierre Hodé qui était en cours de réflexion au sein du Musée de Rouen et qui, je l'espère, verra le jour sous la houlette de mon successeur, ou comme Joseph Delattre dont on ‘commémorera’ le centenaire de la disparition l’an prochain ; et dans un lieu prestigieux absolument ! Il faut bannir les petites ‘Salles des Fêtes’ et autres locaux de pis-aller qui ne font que nuire au talent de l’artiste exposé !

 

Q : Dans quelle mesure la 2ème génération aura-t-elle une certaine reconnaissance ?

 

LS : Là, tout reste à faire ! Avec quelques individualités très touchantes mais totalement inconnues comme Jean ThieulinGeorges BradberryGeorges Cyr ou Hyppolyte MadelaineMaurice Louvrier aux petites nature-mortes tout à fait exquises. Et puis les 2 grands classiques Robert-Antoine Pinchon et Pierre Dumont !

Robert-Antoine PINCHON - Le Pont aux Anglais, soleil couchant
Robert-Antoine PINCHON - Le Pont aux Anglais, soleil couchant


Le cas Pinchon doit être traité de manière sérieuse. Pinchon est déjà connu, mais ses chefs-d’œuvre d’avant 1914 sont-ils reconnus à leur juste valeur ? Il lui faut une rétrospective, une vraie grande rétro, mais à Paris !!

 

Q : Pour en revenir à votre mission au sein de la RMN ?

 

LS : Mon poste se situe au cœur du milieu artistique muséal parisien. Les sujets abordés sont passionnants et j’ai déjà de très nombreux rendez-vous avec des confrères conservateurs de divers horizons. Le Grand Palais est une institution prodigieuse et incomparable à piloter. Mais je sais à l’avance que ce qui me manquera le plus, est de pouvoir quotidiennement déambuler dans les collections et les réserves, en contact direct et solitaire avec les œuvres.

 

                                                                     Propos recueillis par Pierre Buychaut



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