Interview de Delphine CAMPAGNOLLE
Avant que ne débute la
rétrospective "MICHEL FRECHON" au Musée des
Beaux-Arts de Bernay, nous rencontrons Delphine CAMPAGNOLLE qui
fut l'instigatrice de ce projet. En effet, elle a rejoint, depuis le début de
cette année 2012, les rangs du Musée National de l’Éducation à Rouen, mais
suit, par passion aujourd'hui encore, la bonne réalisation de son ancien
projet.
Diplômée de l’École du Louvre Delphine CAMPAGNOLLE enchaîne
sur deux ans de Master à l'Université de Paris VIII-St Denis, de Maîtrise
Scientifique et Technique de Médiation Culturelle.
Or, un stage de dernière
année de Master la conduit au Musée de Bernay, alors dirigé par Madame AUBE. Et
Bernay lui convient tout à fait, puisque c'est sa région de naissance !
La chance lui sourit de
nouveau deux ans plus tard, car le musée doit se doter d’un service des Publics
et sa spécialisation en médiation culturelle l’aide à créer cette politique
culturelle;
En 2006, Delphine
CAMPAGNOLLE passe le concours d’attachée de conservation du patrimoine et est
promue Directrice du Musée des Beaux-Arts de Bernay.
Pierre BUYCHAUT : à
votre arrivée au Musée de Bernay, que représentait, pour vous, l'Ecole de
Rouen ?
Delphine CAMPAGNOLLE : pour
être franche, à l’École du Louvre, on nous avait parlé d'Albert LEBOURG, et
c'est tout... Peut-être comme représentant paysagiste d'une École Régionale. En
fait, à mon arrivée, je n'avais absolument pas conscience de l'importance de
cette "École de Rouen". Et puis, il y a eu la Rétrospective
Charles FRECHON au Musée des Beaux-arts de Rouen en 2008. Une révélation !
Mais j'avais en mémoire
la rétrospective Magdeleine HUE qui avait été montée à l'Abbatiale
de Bernay attenante au Musée (du 14 juillet au 31 août 2004 NDLR). Ce
n'était pas nous, le Musée, qui l'avions réalisée, mais M. Benoît Lecoq, alors
Attaché culturel à la ville de Bernay. .
Car, vous le savez,
Magdeleine HUE est née à Bernay (Magdeleine HUE, 1882-1944, marraine des
enfants de Robert-Antoine PINCHON, est la seule Femme de 'l’École de Rouen'
NDLR). Oh, je suis un peu embarrassée pour vous l'avouer, mais à l'époque,
j'avais écouté les réflexions de ma directrice qui la considérait comme....
comme "un petit peintre" !
PB : et votre
sentiment aujourd'hui ?
DC : sincèrement,
c'est un Peintre ! Une femme ! Une vraie singularité ! Mais
rattachée à une communauté d'artistes. Elle n'est pas la servile copie de
PINCHON. C'est une coloriste à la palette flamboyante ! Et son parcours de
femme libre n’est pas si courant pour l’époque !
PB : elle fait
partie de vos peintres préférés ?
DC : moi,
c'est plutôt PINCHON ! Et pour la 1ère génération : Charles FRECHON !
Et puis Charles ANGRAND !
Il n'a pas choisi la facilité. Regardez ses pastels ; ils ne sont pas
toujours beaux, dans le sens où ils ne plaisent pas toujours au grand
public ! Il n'a pas choisi la facilité commerciale. Enfin, c'est la vision
romantique que j'en ai...
Ce n'est pas banal d'être
Artiste ! Les Peintres de "l’École de Rouen" méritent leur place
dans les encyclopédies d’Histoire de l'Art.
PB : vous
parliez de Pinchon ?au Musée de Rouen
(MONET, PISSARRO, GAUGUIN à Rouen, "une ville pour l'impressionnisme
DC :
le Festival Normandie
Impressionniste "(été 2010 NDLR) a été une découverte pour beaucoup
de visiteurs de ce jeune prodige. Je trouve que l'on sent une humanité dans son
œuvre. Une vraie harmonie se dégage de ses scènes de campagne. Le tout avec une
palette réinventée, et malgré tout, sereine, " à la Matisse "
du "Luxe, Calme et Volupté " (musée
d'Orsay) (PINCHON accroche 3 toiles au même Salon d'Automne de 1905, la
fameuse "Cage aux Fauves" - NDLR). Le
Portrait de sa Mère que nous avons exposé à Jardins
Enchanteurs (dans le cadre de Normandie Impressionniste,
été 2010, Musée de Bernay - NDLR) est monumental dans sa simplicité !
PB : d'ailleurs,
comment est née la collaboration avec notre Association des Amis de l’École de
Rouen ?
DC :
eh bien, un jour, ce devait être fin 2008, un membre de votre Bureau a pris
rendez-vous. Et il est arrivé, c'était cocasse, une valise remplie de livres et
documentations de votre Association (Delphine CAMPAGNOLLE est, depuis,
adhérente de l'Asso, NDLR).
Nous avons longuement
envisagé ce que pourrait être une collaboration entre le Musée de Bernay et
l'AER. D'autant plus, il faut le dire, que le Musée est relativement pauvre en
œuvres impressionnistes, à part le prodigieux QUOST de 1885, notre fleuron.
![]() |
Ernest QUOST - fleurs du matin |
Alors, je me suis dit
pourquoi pas ? Ce pouvait être une opération gagnant-gagnant ! Une
expo en associant une œuvre du Musée.
PB : et ce fut
Michel FRECHON...
DC : oh
! Avant ça, il y a eu Quand l'enfant paraît (du 27 janvier au
31 mai 2010, NDLR), avec une demi-douzaine de prêts dont Angrand et
Pinchon ; puis la grande expo Jardins Enchanteurs (du 12
juin au 3 octobre 2010) qui a vu 6.000 visiteurs en 1 été, soit plus de 60 % de
notre fréquentation annuelle !
PB : et ce fut Michel
FRECHON...
DC : oui, à l'époque, fin 2008, on sortait de la
rétrospective de son père Charles au Musée de Rouen. Et faire
un enchaînement sur son fils Michel, je trouvais cela très
instructif et aussi inédit...
En fait, je découvrais
totalement cet artiste. Ce qui m'a séduit, c'est le dessinateur hors-pair. Et
pourtant, nous possédons des dessins du XXème dans les
collections du Musée avec l’importante donation De Maistre (1891-1953).
Et Michel FRECHON est l'exemple même du fait que ce n'est pas
parce qu'on n'est pas de l'avant-garde artistique, qu'on n'est pas
intéressant ! Michel FRECHON joue sa propre musique
particulière !
Je pense à ses portraits
de femmes, tout en sérénité, charme...
PB : oui,
ceux à la touche croisée...
DC : non, plutôt ses Langueurs, par exemple, où il
invente un univers. Dans les portraits de sa famille, faits de touches croisées
avec une technique brillante, je vous l'accorde, je trouve qu'il ne s'est pas
encore affranchi de son père. Ce n'est pas ce que je préfère.
Je suis également très
sensible à ses vues de Rouen, qui s'inscrivent dans la tradition... Dans la
tradition d'Eugène ATGET (photographe 1857-1927 NDLR) par exemple, qui nous a
montré des cours intérieures, des ruelles pavées du Paris de la fin du
XIXème. Michel FRECHON, lui, nous montre un Rouen non idéalisé mais
très présent.
PB : pas le
Rouen de la reconstruction après la libération de 1945 ?
DC : ah
si !! C'est vraisemblablement le Michel Frechon que je
préfère ! Sa ville en reconstruction ! Il rejoint, à mon avis, la
modernité des Gare St Lazare de Claude MONET !
Et puis, il adopte des cadrages tellement originaux. Il est un artiste à part
entière, il s’intéresse à ce que nous n’avions pas regardé, il nous montre ce
que nos yeux n’avaient pas vu.
Quant à ses Intérieurs
de Cathédrale, ils viennent du legs paternel, certes. Mais il installe par
ces noirs et ces blancs, un mystère, comme dans certains portraits de femme,
d’ailleurs, où le temps semble suspendu..
Je le trouve moins à son
aise dans ses paysages à l'huile qui, selon moi, sont moins
riches.
PB : vous
avez quitté le Musée de Bernay au début de cette année. Quel est votre
quotidien ?
DC : je
suis, depuis le 1er janvier, en poste au Musée National de l’Éducation de
Rouen. Je me suis éloigné du domaine des Beaux-arts. C'est, pour moi, un vrai
challenge intellectuel. Et je tente de faire profiter, à mon nouveau milieu, de
mon regard extérieur qui est plus tourné vers le grand public. Car il faut que
nous fassions connaître ce Musée ! Nous devons, je pense également,
introduire plus de Beaux-arts dans ce musée qui est des cinq musées nationaux
scientifiques. Car le thème de l’Éducation avec un grand E nous parle de
l’histoire des hommes, de cet enjeu de civilisation. C’est un musée où l’art et
l’histoire se répondent... L’enfance est donc à envisager très largement. Nous
nous intéressons à l’histoire scolaire, mais aussi aux scènes d’éducation
familiale...
Ces moments de complicité
entre mère et enfants, par exemple chez Charles ANGRAND où la
présence des enfants chez Charles FRECHON, me laissent penser que,
peut-être, l’association des Amis de l’École de Rouen sera de nouveau un
partenaire d’un musée, qui sait !
J'appréhende avec
modestie ce nouveau poste, ce tournant professionnel, car, rendez-vous compte,
le Musée de l’Éducation de Rouen renferme plus de 950.000 objets, ce qui
constitue la plus importante collection européenne dans le domaine. Et, en
plus, tout est à l'inventaire ! Aussi bien la toile d'un Maître hollandais
du XVIIème, comme le cahier d'écolier de 1950 avec son lot de
mauvaises notes ! D'ailleurs, nous sommes friands de ces
« 'mauvais » carnets scolaires anciens. Alors, n'ayez pas honte,
ramenez les nous, nous vous féliciterons !
PB : des
projets ?
DC : en
2014, je serai co-commissaire d'expo ayant pour thème : L'enfant
et la 1ère guerre mondiale.