Interview d'Olivier CLEMENT
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suite de Natures Mortes de Pierre HODE - Musée des Beaux-Arts de Rouen |
A peine après avoir
remercié François LESPINASSE pour ses commentaires, nous rencontrons Olivier CLÉMENT,
conférencier émérite au Musée des Beaux-Arts de Rouen, toujours dans la salle
Pierre HODÉ, ce même soir 26 novembre 2014 de vernissage du 'Temps des
Collections 2014-2015'.
En parallèle avec ses
activités muséales, Olivier CLÉMENT a enseigné l'Histoire de l'Art à
l'Université de Mont-Saint-Aignan, entre 2001 et 2012.
Pierre BUYCHAUT : que
représente Pierre HODÉ dans votre très large connaissance de l'Histoire de
l'Art ?
Olivier CLÉMENT :
Eh bien, je découvre à l'instant avec vous cet accrochage.
Ce qui est émouvant,
c'est que l'on voit la trajectoire de Pierre HODÉ et pas simplement les 2 ou 3
tableaux habituellement présentés sur les cimaises du Musée. Avec ses œuvres de
jeunesse puis de maturité, son passage au travers du cubisme, des œuvres qui
n'ont jamais été montrées de collections privées et quasiment inaccessibles !
La réalité de son œuvre
est beaucoup plus complexe et beaucoup plus dense.
PB : vous
pourriez développer ?
OC : ce
que l'on connaît et que l'on retient, ce sont ses tableaux véritablement
cubistes.
Les œuvres fauves qui
l'ancrent vraiment encore dans 'l'Ecole de Rouen', au sens traditionnel du
terme, et près de PINCHON (1886-1943), sont beaucoup moins connues. D'où
l'intérêt de cette exposition.
Car, on voit bien que
Pierre HODÉ, dans sa première formation d'autodidacte, est d'obédience
impressionniste comme, d'ailleurs, tous les artistes de sa génération. Et de
plus, quand on est à Rouen, on est obligé de passer par ce style; à travers
PINCHON, il n'a pu qu'être conscient des impressionnistes plus anciens et notamment
ceux de la première génération de 'L'École de Rouen'. Puis, très vite, il s'en
échappe.
PB :
pour arriver à ce 'Port de Rouen' cubiste, qui appartient au Musée de Rouen ?
OC :
oui, mais au demeurant, pendant longtemps, cette véritable belle œuvre cubiste
bien menée, n'a pas été exposée, ce qui est dommage.
En fait, Pierre HODÉ
reprend une thématique classique des Peintres de 'L'École de Rouen', mais la
réactive profondément ! C'est très radical par rapport à ses débuts et à ce qui
se passe à Rouen à l'époque !
Car, en partant de
l'impressionnisme de ses débuts, il développe la subjectivité de la couleur (le
'fauvisme' - ndlr), puis ensuite la subjectivité cubiste. C'est à dire une
reconstruction géométrique, formelle et purement mentale. Nous ne sommes plus
dans le constat optique et la sensibilité visuelle à la manière
impressionniste, mais dans un autre discours pictural dû à une analyse et une
traduction intellectuelles.
Et, de plus,
chromatiquement, par son 'Port de Rouen', Pierre HODÉ renie les splendeurs
colorées de l'impressionnisme et du fauvisme. Rappelez-vous les décennies de la
fin du XIXème et le début du XXème siècle
dominées par une politique de la couleur violente, saturée. Le cubisme jouit
d'une palette beaucoup plus retreinte, basée sur des gris et des tons de
camaïeux, qui est une façon d'affirmer le côté mental de ce courant pictural
qui n'est pas sensuel, lyrique ou sensible.
Et, pourtant ici, Pierre
HODÉ emploie une palette qui reste plausible pour le climat de Rouen !
PB: ses
'Natures Mortes cubisantes' avec ses lettrés...
OC :
dans la mesure où le peintre instaure la forme géométrique comme un élément de
traduction du réel, il peut se pencher sur d'autres moyens de dire la réalité,
comme les notes de musique, les lettres, les mots, les chiffres... qui accusent
le plan, à la manière de ce que font BRAQUE et PICASSO une décennie avant lui.
En outre, il exprime un
parti pris politique très engagé en prenant comme sujet le journal 'L’Œuvre' (quotidien
'de gauche' à l'époque de Pierre HODÉ, qui parut de 1904 à 1946 - ndlr).
PB : puis,
sa 'Nature-Morte à la mappemonde', l'une des dernières, un concentré daté de
1931...
OC : nous sommes devant autre chose que du cubisme.
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Pierre HODE 'Nature-Morte à la mappemonde' |
OC :
nous sommes devant autre chose que du cubisme.
Bien qu'il subsiste une
logique qui vient du cubisme avec une simplification et une radicalisation des
formes qui flottent dans l'espace, cependant on n'a plus ce jeu de
géométrisation explosée : il y a unité du motif, motif qui devrait se voir
brisé, fragmenté, démonté, aplani ou en collusion avec d'autres motifs et où l'indice
fait sens. Ici, les motifs sont bien séparés.
Par contre, il y a une
idée du purisme qui rejoint les recherches d'autres artistes des années 1930
qui choisissent une modernité plus sage. Je pense à MORANDI (Giorgio MORANDI,
peintre italien, 1890-1964 - ndlr) qui aboutit aux mêmes conclusions :
retour au réalisme, à l'ordre ; retour à un certain classicisme. Vous voyez ce
plâtre 'à l'antique' dans la composition : c'est une volonté probante de citer
les sources anciennes de l'Art, et de s'inscrire dans la tradition et non plus
dans la rupture ! Idem avec ces instruments d'architecte !
Nous sommes au-delà du
cubisme. C'est un 'après cubisme'.
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Pierre HODE 'Rue de l'épicerie à la cible' |
PB :
tournons-nous vers sa 'Rue de l'épicerie à la cible', si vous le voulez
bien (retrouver dans l'article précédent - interview de F.LESPINASSE
par P.BUYCHAUT )
OC : c'est
évidemment très marqué par DELAUNAY ! Ce dernier produit ses 'Formes
Rayonnantes' dans les années 1910, et aboutit à ses 'Rythmes' dans les années
1930.
Pierre HODÉ n'intègre pas
encore ici, la fragmentation coloriste que DELAUNAY emploiera plus tard, ni son
intensité chromatique. Le sujet est ici respecté. Et la description figurative
l'emporte sur la dislocation future de DELAUNAY En même temps, il réactive un
sujet traditionnel, typique qui, depuis le XVIIIème siècle, est
devenu un motif emblématique rouennais. Pierre HODÉ revisite ce sujet et se le
réapproprie dans un discours moderne.