"Rouen. Le Pont transbordeur" par Joseph DELATTRE
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Joseph DELATTRE -"le Pont transbordeur de Rouen" HST SBG 0,46x0,61 - 1899 - coll. partic. |
Le 14 septembre 1899, Rouen inaugure le "Pont Transbordeur" dont l'ingénieur Ferdinand Arnodin (1845-1924) est le concepteur. Les travaux ont commencé en 1898. Spécialisé dans les "ponts suspendus", Ferdinand Arnodin invente le concept du "pont transbordeur". Le pont de Biscaye, à Bilbao, sera le premier de la série. Quant à celui de Rouen, il sera le premier à se mouvoir à l'électricité.
Deux pylônes hauts de soixante-sept mètres
donnent appui à un tablier de cent-quarante-trois mètres de long. Le pont se
situe en bas du boulevard Cauchoise (futur boulevard des Belges) et relie les
deux rives de la Seine. Cet ouvrage d'art va devenir une image incontournable
du paysage rouennais, jusqu'à sa destruction le 9 juin 1940 pour freiner
l'invasion des troupes allemandes.
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Au-dessus du fleuve, la passerelle des passagers avec de part de d'autre les "salons d'attente première et seconde classe ! " |
Le tableau d'artiste que j'ai le plaisir de
vous présenter ici, a été peint entre 1899 et 1901 par Joseph Delattre (1858-1912)
(1). A cette époque, l'artiste est bien connu à Rouen.
1) Voir
: B. du Chatenet, Delattre, éd. BDS Rouen 1974 et F. Lespinasse, Delattre, éd.
F.L, 1985
Né à Déville-les-Rouen, dans une famille
modeste, il va d'abord aider son père vitrier tout en suivant le mouvement
pictural lancé par Léon-Jules Lemaitre (1850-1905), ancien élève de l'Ecole des
Beaux-arts de Rouen et mentor, dans la capitale normande, de l'Impressionnisme
en plein essor. Delattre va défendre avec passion et fougue la "peinture
de plein air" en opposition à la peinture officielle.
Il fait partie des «Trois mousquetaires» selon la formule lancée par le journaliste Eugène Brieux (1858-1932) dans Le Nouvelliste de Rouen du 26 avril 1889. Rares sont les journalistes défendant ces novateurs. Les trois mousquetaires sont, bien évidemment, quatre : Angrand, Delattre, Frechon, et Lemaitre.
A ses débuts, Delattre est remarqué par le
frère aîné de Claude Monet, Léon Monet (2). Chimiste à Déville-les-Rouen, là où
réside Joseph Delattre, Membre de la Société industrielle de Rouen fondée en
1872 à l'imitation de celle de Mulhouse, il s'intéresse tout naturellement à la
peinture et au mouvement impressionniste. Delattre le connaît bien. En effet,
en 1882, Léon Monet a même fait un échange avec un Sisley de sa collection
contre un Delattre : Le Cours-la-Reine ! Léon Monet reçoit
régulièrement son frère Claude, en particulier lors de ses séjours pour la réalisation
des façades de Cathédrales de Rouen, en 1892 et 1893.
2) Voir : Une ville pour
l'impressionnisme, Monet, Pissarro et Gauguin à Rouen, sous la direction de
Laurent Salomé, Skira Flammarion, juin 2010.
Au sein de la Société Industrielle se trouvent
des personnalités du monde industriel comme Félix-Célestin Depeaux (1815-1891)
et son fils François (3), qui vont ainsi s'initier, approcher et apprécier le
monde des Arts.
3) Voir : F. Lespinasse in Une ville
pour l'impressionnisme Monet, Pissarro, et Gauguin à Rouen p.124 à
165. (opus cité) ; M.H Tellier, Le charbonnier et les impressionnistes,
éd. MHT, Rouen 2010 ; F. Lespinasse, François Depeaux, portrait d'un
collectionneur d'impressionnistes, éd. Association des Amis de l'Ecole de
Rouen, Rouen, 2016.
Peu avant l'exécution de notre tableau 'Le pont
transbordeur', Joseph Delattre a fondé une 'Académie Libre de
Peinture', dont le premier cours a eu lieu en avril 1896. Il écrit à son ami
Charles Angrand, parisien depuis 1882 : « ...J'ai imaginé d'organiser un
cours en plein air, avec l'espoir que cela me rapportera peut-être 80 francs
par mois. Quand je dis cours, c'est bien prétentieux, étant donné ma façon de
voir le sujet. Ce sera plutôt un mode d'entraînement : promenades à la
campagne, où chacun pourra dire ce qu'il éprouve, où l'on pourrait causer,
s’engueuler, travailler ou ne pas travailler, se servir de …..». Par
ce cours de plein-air, Joseph Delattre attire de jeunes artistes qui vont
donner, à leur tour, un élan artistique à la "ville aux cent
clochers".
Camille Pissarro, en visite à Rouen, écrit
d'ailleurs le 28 septembre 1896 à son fils Lucien devenu londonien : «...Oui,
c'est Delattre que se nomme le peintre rouennais. Je ne manquerai pas de lui
dire bonjour de ta part. C'est un enthousiaste et qu'on a l'air de blaguer ici
et qui en somme est le seul qui est de l'œil... ». Et d'ajouter deux jours
plus tard au même correspondant : « ...Tu n'as pas idée du mouvement qui se
fait ici par suite des visites de Monet, moi, etc ... et la collection Murer.
Il se fait un mouvement parmi de tout jeunes gens, je t'en causerai une autre
fois... »(4).
4) Voir : les 5 tomes de Janine
Bailly-Herzberg, Correspondances de Camille Pissarro.
En effet, la ville a reçu, ou reçoit la visite
de peintres importants : Corot, Delacroix, Bonington, Turner, Sisley, Gauguin,
Monet, Pissarro... L'exceptionnelle exposition de 2010 au musée des Beaux-arts
de Rouen, sous la direction de M. Laurent Salomé, en a été la parfaite
démonstration.
Dans quelles mains est
arrivé ce tableau ?
Tout simplement dans les mains d'un des plus
grands collectionneurs français : François Depeaux (1853-1920). En quarante
ans, ce dernier va acheter près de sept cents œuvres, dont cinquante-cinq
Sisley, vingt Monet, neuf Pissarro, six Renoir, cinq Toulouse-Lautrec, vingt
Guillaumin, six Moret, un Gauguin, un Courbet ... trente-neuf Lebourg et les
meilleures œuvres de Delattre, Pinchon et Ottmann.
Ce tableau représente une page rouennaise de
première importance. De petit format (12- Paysage 0,46 x 0,61), mais dense, le
ciel y est tout à fait réussi avec une touche rapide et serrée, tout à fait
caractéristique. L'ambiance générale grise est l'exact reflet de l'atmosphère
rouennaise et de ses bords de Seine chers au peintre.
Terminons par ces mots de Daniel
Wildenstein: «...Le génie de l'impressionnisme réside pour une bonne
part dans cette honnêteté attentive devant les spectacles de la nature.»
(préface J. Delattre, de Bernard du Chatenet, 1974).
Mais réservons l'étude de ce Delattre au sein
de la collection de François Depeaux dans un article à paraître très
prochainement.
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Joseph Delattre sur le motif - photo DR |
A suivre ...