"Rouen. Le pont transbordeur" de Joseph DELATTRE - Suite
FRANCOIS DEPEAUX et JOSEPH DELATTRE
"Rouen. Le Pont Transbordeur" et
l'histoire de ce Tableau
Dans l'article précédent, nous précisions que François Depeaux
(1853-1920), en quarante ans, va collectionner près de sept cents œuvres, dont
cinquante-cinq Sisley, vingt Monet, neuf Pissarro, six Renoir, cinq
Toulouse-Lautrec, vingt Guillaumin, six Moret, un Gauguin, un Courbet ...
trente-neuf Lebourg et les meilleures œuvres de Pinchon, Ottmann et Joseph
Delattre.
Natif de Bois-Guillaume, situé sur les collines dominant
Rouen, François Depeaux est issu d'une famille riche qui,
depuis 1840 et la création de la société « Depeaux Frères », s'adonne au négoce
du fil de tissage puis du charbon. Il se marie le 23 septembre 1880 à la mairie
du 9ème arrondissement de Paris avec Marie Decap, née à Rio de
Janeiro le 5 mars 1858, fille de riches commerçants.
Succédant à son père, durant les vingt premières années, travailleur acharné, François Depeaux va donner à l'entreprise un essor considérable dans le négoce du charbon qu'il importe de Swansea, au Pays de Galles, à bord de son navire, Le Félix Depeaux, puis un second bâtiment, L'Alice Depeaux. En novembre 1898, il acquiert, de plus, une mine à Abercrave, bassin minier à 20 kilomètres au nord de Swansea.
L'industriel-négociant-armateur, bénéficiant des conseils avisés de Paul Durand-Ruel(1), le marchand des impressionnistes, constitue alors une remarquable collection, qu'il expose dans une galerie attenante à sa maison d'habitation avenue du Mont-Riboudet à Rouen.
(1) Voir: Paul Durand-Ruel, le pari de l'impressionnisme, Manet,
Monet, Renoir, Musée du Luxembourg, Paris,2014.
Il faut savoir que François Depeaux est le tout premier à
acheter une Cathédrale de Rouen de Claude Monet, directement
auprès de l'artiste qu'il a suivi et encouragé durant cette entreprise
titanesque de 1892 et 1893. En 1897, il aide Alfred Sisley à séjourner au Pays
de Galles permettant à l'artiste de réaliser une superbe série de marines peu
de temps avant le décès du peintre.
Localement, il s'intéresse à Charles Frechon (1856-1929), mais
surtout à Joseph Delattre et lui achète ses plus belles
œuvres, une cinquantaine environ. Plus tard, il prendra en mains la carrière du
peintre Rouennais Robert-Antoine Pinchon (1886-1943).
Alors, comment se passent les transactions avec Joseph Delattre ?
Lorsque notre peintre dispose de quelques toiles qu'il estime de
qualité, il sonne à la porte de la cossue maison de maître de Depeaux, avenue
du Mont-Riboudet, demeure, hélas, détruite depuis. Reçu par le majordome, il
lui confie ses toiles. Patientant une quinzaine de jours, Delattre retourne à
la même adresse. De nouveau, le majordome l'accueille mais, cette fois-ci,
l'introduit dans la galerie meublée tout le long, de stalles gothiques en
chêne, au-dessus desquelles trônent les cimaises montrant les tableaux des plus
prestigieux des maîtres impressionnistes que nous citons plus haut. Il est
certain que Joseph Delattre, les yeux écarquillés, doit se nourrir et s'imbiber
de ces joyaux. Lui pressant le pas, le majordome l'amène au fond de la galerie
où une imposante cheminée tient sa place. Du lot de tableaux que le peintre a
proposé, Depeaux fait son choix et.....son prix. Le reste des œuvres est
entreposé près de l'immense âtre, attendant le peintre.
C'est de cette manière que Depeaux devient propriétaire de notre
tableau "Rouen, le Pont Transbordeur", aujourd'hui
exposé au Musée de Mantes-la-Jolie !
Du 23 avril au 5 mai 1900, François Depeaux met en place une
exposition Joseph Delattre, dans la prestigieuse galerie parisienne
de Paul Durand-Ruel. Elle comporte quarante numéros, dont dix-neuf
appartiennent au collectionneur rouennais. Malheureusement, l'exposition ne
connaît pas de succès. L’Exposition Universelle concomitante, la méconnaissance
de l'artiste à Paris, sont pour beaucoup dans cet échec. Notons qu'à Rouen, il
faudra attendre 1905 pour voir une exposition particulière de Joseph Delattre !

Pour des raisons que nous ignorons, François Depeaux se décide à
mettre en vente une partie de sa collection à Paris à l'Hôtel Drouot le 25
avril 1901, salle 1. Maître Chevallier dirige la vente, assisté de deux
experts, Paul Durand-Ruel et M. Mancini. Un remarquable catalogue est réalisé,
imprimé à Rouen chez Lecerf, sous la direction de Paul Durand-Ruel.
Les œuvres suivantes sont proposées au feu des enchères : neuf
Delattre dont notre Pont transbordeur, trois Frechon, cinq
Guillaumin, trois Blanche Hoschedé, deux Moret, cinq Lebourg, trois Loiseau,
cinq Monet, cinq Moret, deux Pissarro, un Renoir, seize Sisley (!), quatre
Toulouse-Lautrec et deux Vogler.
Le numéro 56 "La Route de Marly" d'Alfred
Sisley obtient le prix le plus élevé de 12.300 francs; le tableau de Claude
Monet "Le Phare de l'Hospice et la côte de Grâce à Honfleur"»
atteint 6.050 francs ; " Le Quai Malaquais"» de Renoir
est adjugé 6.000 francs. Le total des tableaux de Sisley enregistre 97.380
francs.
Quant aux Delattre, tous, dont le "Pont
transbordeur", retournent à leur propriétaire-vendeur. C'est de
nouveau un échec.
Du 18 au 31 décembre 1902, Paul Durand-Ruel accepte de mettre en
place une seconde exposition dans sa galerie du 16, rue Laffitte et 11 rue Le
Peletier. C'est à cette occasion qu'Arsène Alexandre, critique au Figaro, écrit
le 22 décembre : « on ignore trop nos écoles de peinture provinciales. Qui
sait qu'il y a eu une superbe école lyonnaise au milieu du siècle dernier ? Qui
connaît l'École de Rouen actuellement une des plus vaillantes (…) M. Delattre
expose à la galerie Durand-Ruel avec vingt-quatre paysages qui donneront au
visiteur l'envie de faire connaissance avec ce bon et modeste peintre et aussi
avec l'école dont Lebourg est un si noble représentant.»
Ainsi, la presse parisienne apporte enfin crédit à ce mouvement
pictural et Delattre bénéficie d'une vraie reconnaissance, François Depeaux étant pour beaucoup dans cet élan.