Interview
de Sylvain AMIC
Après de solides études scientifiques (Bac E puis DEUG de
Physique), Sylvain Amic se tourne vers l'Education Nationale.
Pendant huit années d’enseignement, il poursuit en parallèle
d’autres études, Langue et Civilisation Chinoise, puis Histoire de l'Art.
Lauréat du concours de l'Ecole Nationale du Patrimoine en 1998, il se voit
confier à sa sortie la charge de 'Conservateur XIXe, Art moderne et
contemporain' au Musée Fabre de Montpellier. Il est, depuis septembre 2011,
Directeur des Musées de Rouen.
Pierre Buychaut : vous avez été, ainsi, en contact avec le
truculent Maire de Montpellier, feu Georges Frêche ?
Sylvain Amic : En
effet, c’est lui qui m’a recruté et cela a été une expérience des plus fortes
que de côtoyer un leader politique assez visionnaire, aux décisions sans appel.
Il a beaucoup fait pour le développement de sa ville, de la culture en général
et tout spécialement du Musée Fabre, en décidant la rénovation complète
des qui occasionna leur fermeture durant 5 longues années, pour un
montant de 65 millions €. Pendant tout cet épisode, nous avons vécu le
déménagement, les travaux, le chantier des collections, les expositions hors
les murs, tout en maintenant une programmation au Pavillon populaire.
PB : par
exemple ?
SA : Durant mes
11 années au Musée Fabre, j’ai monté 24 expositions, grandes et petites. Les
plus significatives avant la réouverture sont 'La Section d'or' en 2000,
ma première exposition, où figurait déjà Pierre Dumont, grand peintre de
'l'Ecole de Rouen' ! Puis 'Kupka', 'Bonjour M. Courbet', 'Zao Wou-Ki' (qui a
également été présent lors du 'Temps des Collections 2012' à Rouen,
NDLR), et un joli dossier sur Bazille. Georges Frêche avait opportunément
décidé que plus aucune œuvre de Frédéric Bazille ne passerait en vente de par
le monde sans que la Ville de Montpellier ne soit sur les rangs ! Il y a
désormais plus d’une quinzaine de toiles dans les collections du musée !
PB : Bazille qui mourut lors des premières
escarmouches de la guerre de 1870 à l'âge de 28 ans, alors que son ami, Claude
Monet s'était réfugié à Londres avec d'autres peintres...
SA : Et oui !
Bazille n'a laissé qu'une soixantaine d’œuvres ce qui, pour une vie de peintre,
n’est qu’une œuvre de jeunesse. Ses dernières toiles laissaient entrevoir une
inflexion significative dans son travail, peut-être vers Puvis de Chavannes.
A la réouverture du musée en 2007, une salle lui était consacrée
dans l'exposition 'L’impressionnisme, de France et d’Amérique' dont
j’étais le commissaire. Le rythme des grandes expositions n’a plus faibli, avec
'La couleur toujours recommencée', un hommage au marchand parisien Jean
Fournier, la grande rétrospective 'Gustave Courbet', 'La vidéo, un
art, une histoire' avec le Centre Pompidou, puis 'Emil Nolde', pour
mon premier commissariat au Grand Palais, et enfin 'Alexandre Cabanel'.
PB : la fin du
XIXème siècle est une période qui requiert votre attention !
SA : le XIXème tout
entier, car c’est la naissance du monde moderne. Tout ce qui fait notre
contemporanéité se noue dans cette période-clef. L'artiste acquiert un nouveau
statut, la démocratie finit par s’imposer, les innovations techniques
foisonnent, c’est la révolution de la photographie !
PB: photographie
que vous avez accrochée à Rouen pour le festival Normandie Impressionniste
2013...
SA : oui, je
souhaitais accompagner les chefs-d’œuvre de l’impressionnisme par les premiers
chefs-d’œuvre de la photographie.
Monet est né en 1840, l’année de l’invention du négatif par
Talbot, un an après la présentation du procédé de Louis Daguerre au public.
Avec la commissaire de cette partie de l’exposition, Virginie Chardin, nous
avons eu les mêmes exigences pour ces photographies que pour les toiles :
les grands maîtres comme Le Gray ou Atget, les meilleurs tirages, même s’il
fallait les chercher au MOMA.
Ce niveau d'exigence, c’est un peu le statut de ce musée qui
l’impose. Rouen possède une collection de dimension internationale ; de
grandes personnalités, comme Pierre Rosenberg, y ont fait leurs débuts !
Le musée a reçu de grandes donations comme celles de Depeaux bien sûr, mais
aussi Hédou, Lebreton ou Baderou. Diederik Bakhuys (conservateur du Cabinet des
Dessins du Musée de Rouen, NDLR) prépare une grande exposition sur le dessin
français du XVIIIème, 'Trésors de l’ombre' (du 22 novembre 2013 au
24 février 2014), qui va rendre grâce à ces collectionneurs, mais aussi aux
conservateurs qui ont œuvré pour les attirer.
PB : comment avez-vous connu 'l'Ecole de Rouen' ?
SA : nous avions deux
Lebourg à Montpellier ! Je connaissais Angrand, superbe et rare, Pierre
Hodé sûrement, Dumont avec 'La Section d'or' (il est même l’auteur du tableau
éponyme).
Mais Charles Frechon m'étais inconnu, je me souviens de ma
surprise en 2008 en recevant le carton d’invitation de Rouen ! J’ai
découvert son œuvre avec le magnifique catalogue de Laurent Salomé.
Joseph Delattre a été une révélation grâce à la rétrospective
organisée par votre Association au Conseil Général fin 2012. C’est vraiment un
pivot dans le groupe.
J’ai découvert Lemaître dans les réserves du musée, avec beaucoup
de curiosité ; voilà un peintre qui mériterait aussi que l’on s’intéresse
à lui ! Il me fait penser à De Nittis (1846-1884).
Quant à Pinchon, la rapidité avec laquelle il a assimilé les plus
modernes dans sa jeunesse me subjugue. Dans les premières années du siècle, je
le rapproche de Jawlensky (1864-1941), de la peinture allemande, qui voit la
couleur prendre le pas sur la composition. On voit que les peintres du crû
peuvent dialoguer avec les mouvements picturaux internationaux.
PB : et votre sentiment ?
SA : pendant mes
études d’histoire de l’art, j’ai beaucoup travaillé sur les artistes du pays de
Nice au XIXème siècle, comme Hercule Trachel, Costa, Fricéro, Mossa, etc...
Nous avons publié quelques livres avec mon ami Jean-Paul Potron et l’Academia
Nissarda. Ces artistes nous montrent une réalité perdue, en peignant, par
exemple, le premier chemin de fer qui arrivait à Nice ou 'La Promenade des
Anglais' qui n'était qu'un modeste chemin... A Montpellier, j'avais fait
rénover tout le fonds régional et créé, à la suite, une salle dédiée à ce
fonds. Je suis très favorable aux Ecoles régionales, étant moi-même un
provincial. Elles forment un substrat indispensable à l’émergence des grands
maîtres.
PB : c'est pourquoi une salle 'Rouen et
son Ecole' figurait dans votre expo 'Eblouissants reflets'.
SA : je tenais à ce
que l'Ecole de Rouen soit présente ! Mais, il fallait aussi se démarquer
de l’exposition de 2010, qui avait fait une grande place à L'Ecole de Rouen. Il
était logique pour le premier festival, de mettre à l’honneur Rouen comme sujet
pour l’impressionnisme, mais du coup tout (ou presque !) a été dit. En
2013, le choix était de sortir du seul motif rouennais et de se tourner d'avantage
vers l'Histoire de l'Art ! Mais nous en avons profité pour lever un
mécénat et mener une campagne de restauration du fonds Depeaux dans les
collections permanentes.
PB : oui, cela était précisé sur les cartels de l'exposition.
SA : et d'ailleurs,
j'aimerais retravailler cette salle montrant 'L'Ecole de Rouen' dans les
collections permanentes, un peu au niveau de l’éclairage, la couleur, qui
mettraient mieux en valeur cette partie de la collection.
PB : Pierre Hodé sera sur les cimaises dans le cadre du 'Temps des
Collections 2014-2015' ?
SA : Nous pensons en
effet à une sélection de 20-30 œuvres. Hodé est vraiment un peintre
intéressant, avec sa conception synthétique. Ses 'Ports de Rouen' sont très
personnels avec une palette particulière, faite de tons métalliques rehaussés
de quelques bruns, sans pittoresque. Et pourtant, ils traduisent une activité
industrielle avec plus de sagacité que la peinture descriptive classique.
PB : quels sont vos projets ? Mais, peut-être, allez-vous nous
quitter avec le succès de votre exposition 'Eblouissants reflets'* ?
* L'exposition rouennaise 'Eblouissants reflets' a compté 182.368 visiteurs ; Le Havre : 81.709 ; et Caen : 77.869 (sources '76 ACTU')
SA : ah non! Il n'est
pas dans mes intentions de quitter Rouen ! La programmation est calée
jusqu’à 2018, avec une exposition de qualité internationale chaque année,
produite avec un grand musée européen. Celle qui s'annonce pour le
printemps-été 2014, 'Cathédrales, 1789-1914, Un mythe moderne', explore la
place de ce monument dans l'Histoire de l'Art (en partenariat franco-allemand
et le Wallraf Richartz Museum de Cologne).
Et puis il y a cet autre temps fort chaque année à l’automne, 'Le
Temps des collections', qui a pour but de valoriser ces fonds extraordinaires,
et d’ouvrir nos portes à de nouveaux regards. Cette année, nous avons invité le
designer Olivia Putman, l’ancien directeur du MNAM Germain Viatte, les artistes
François Morellet, Bertrand Gadenne etc...
Ce nouveau cadre nous donne une grande liberté, et les sujets sont
inépuisables ! L’automne et l’hiver sont désormais tout entiers consacrés
à nos collections, avec cette année, en sus, une grande exposition, 'Trésors
de l’ombre', 150 dessins du XVIIIème siècle français appartenant au Cabinet
du Musée, seront présentés au public, dont de nombreux inédits.
Cela fait beaucoup de raisons pour poursuivre le travail ici, sans
compter le développement des musées et les travaux qui pourraient se décider.
PB : avez-vous des informations sur le prochain festival
'Normandie Impressionniste ?
SA : il semblerait
que le rythme triennal se confirme. Nous partirions donc pour 2016. Et puis je
vous l'avoue : je suis un peu rassasié du 'Paysage' après deux éditions
sur ce sujet. Je pense que le public apprécierait un renouvellement, avec un
thème plus centré sur la figure. Nous y travaillions d’ores et déjà, mais on ne
peut encore rien dire ! »